La maladie de Charles VI a duré près de trente ans, de 1392 à 1422. Pendant cette période, le roi de France a connu des phases de lucidité alternant avec des épisodes psychotiques qui le rendaient incapable de gouverner. Mesurer l’impact de ces crises de démence sur le cours de la guerre de Cent Ans et sur la structure du pouvoir monarchique permet de comprendre comment une pathologie individuelle a pu redessiner la carte politique de la France médiévale.
Chronologie des crises de Charles VI et leurs conséquences politiques
L’enchaînement entre les épisodes de folie du roi et les basculements politiques du royaume suit un schéma repérable. Chaque crise majeure a ouvert une fenêtre d’instabilité exploitée par les factions rivales.
A lire aussi : Problème environnement : comment agir pour l'avenir ?
| Événement | Date | Conséquence politique directe |
|---|---|---|
| Première crise (forêt du Mans) | Août 1392 | Retour au pouvoir des oncles du roi, fin du gouvernement des Marmousets |
| Bal des ardents | Janvier 1393 | Discrédit de l’entourage royal, tensions accrues à la cour |
| Crises récurrentes (années 1390-1400) | 1393-1405 | Montée en puissance de Louis d’Orléans et de Jean sans Peur |
| Assassinat de Louis d’Orléans | Novembre 1407 | Guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons |
| Traité de Troyes | Mai 1420 | Charles VI déshérite son propre fils au profit d’Henri V d’Angleterre |
Ce tableau met en évidence un fait net : chaque crise de folie du roi a accéléré la fragmentation du pouvoir. Le vide laissé par un souverain intermittent n’a pas simplement paralysé l’État, il a créé les conditions d’une compétition violente pour le contrôle de la régence.

A lire en complément : L'hypnose ericksonienne : un patient acteur de sa guérison
Folie royale et crise de souveraineté en France médiévale
Les concurrents traitent souvent la maladie de Charles VI comme un épisode biographique spectaculaire. L’angle le plus révélateur est ailleurs : les crises du roi ont provoqué une crise de souveraineté sans précédent dans l’histoire de la monarchie française.
Avant Charles VI, la théorie politique médiévale reposait sur l’idée que le sacre rendait le roi apte à gouverner par droit divin. La folie du souverain a introduit une contradiction profonde : un roi sacré pouvait être physiquement présent mais politiquement inapte. Cette faille a eu des répercussions durables sur la façon dont la monarchie française a pensé la continuité de l’État.
Isabeau de Bavière, pivot institutionnel
La reine Isabeau n’a pas simplement remplacé le roi lors de ses absences. Elle est devenue un point de bascule institutionnel, autour duquel se sont organisés des pouvoirs concurrents. Les oncles du roi (Philippe de Bourgogne, Louis d’Anjou, Jean de Berry) se sont d’abord imposés comme régents. Puis le frère cadet du roi, Louis d’Orléans, a disputé cette influence.
L’incapacité récurrente de Charles VI a transformé une question médicale en conflit de souveraineté. Qui gouverne quand le roi ne peut plus gouverner ? La réponse médiévale, improvisée au fil des crises, a été l’affrontement armé entre factions.
Armagnacs contre Bourguignons : la guerre civile née de la folie du roi
L’assassinat de Louis d’Orléans par les partisans de Jean sans Peur en 1407 n’aurait probablement pas eu lieu si Charles VI avait été en mesure d’arbitrer les rivalités entre son frère et son cousin.
La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons a eu des conséquences directes :
- Affaiblissement militaire du royaume face à l’Angleterre, rendant possible la défaite d’Azincourt en 1415
- Division territoriale de la France entre zones d’influence bourguignonne (nord et est) et armagnaque (sud et ouest)
- Alliance entre le duc de Bourgogne et les Anglais, qui a ouvert Paris à l’envahisseur
Sans la folie de Charles VI, ces fractures auraient pu rester des rivalités de cour. L’absence d’arbitre royal a transformé des tensions en guerre ouverte.

Le traité de Troyes : un roi fou déshérite la France
Le traité de Troyes, signé en 1420, représente le point culminant des conséquences politiques de la démence royale. Charles VI, lors d’une phase de lucidité partielle et sous l’influence du parti bourguignon, accepte de déshériter son propre fils (le futur Charles VII) au profit d’Henri V d’Angleterre.
Ce traité stipulait qu’à la mort de Charles VI, la couronne de France reviendrait au roi d’Angleterre. Le dauphin Charles était déclaré illégitime. Henri V épousait Catherine de Valois, fille de Charles VI, scellant l’union des deux couronnes.
La question qui traverse l’historiographie est limpide : un roi en pleine possession de ses facultés aurait-il signé un tel accord ? Les sources médiévales ne permettent pas de trancher avec certitude sur le degré de lucidité de Charles VI au moment de la signature. L’historiographie récente préfère parler d’épisodes psychotiques ou de troubles périodiques plutôt que de démence au sens contemporain, ce qui rend toute évaluation rétrospective de sa capacité juridique particulièrement délicate.
Diagnostic rétrospectif de Charles VI : les limites des sources médiévales
Les chroniqueurs du temps ont décrit des symptômes variés : le roi ne reconnaissait plus son entourage, pensait être fait de verre, refusait d’être touché.
L’histoire de la psychiatrie a tenté de poser un diagnostic moderne sur ces descriptions. Les hypothèses avancées incluent :
- Un trouble bipolaire avec épisodes psychotiques
- Une schizophrénie à début tardif
- Une porphyrie (maladie métabolique pouvant provoquer des épisodes de confusion)
Aucune de ces hypothèses ne fait consensus. Les sources médiévales ne permettent pas un diagnostic moderne certain. Ce qui est documenté, en revanche, c’est l’évolution intermittente de la maladie : des phases de rémission complète, suivies de rechutes brutales, sur une période de trois décennies.
Cette intermittence a rendu la situation politique encore plus instable qu’une incapacité permanente. Lors de ses phases lucides, Charles VI reprenait le pouvoir, annulait parfois des décisions prises en son absence, avant de replonger dans la maladie. Les factions rivales ne pouvaient jamais consolider durablement leur position.
La mort de Charles VI en 1422, quelques semaines après celle d’Henri V d’Angleterre, a laissé la France dans une situation de chaos politique profond, où la folie du roi avait ouvert la voie à l’occupation anglaise.
La folie d’un seul roi a suffi à rendre possible l’occupation anglaise, la guerre civile et la déshérence du trône. Le redressement sous Charles VII et Jeanne d’Arc n’en paraît que plus remarquable, tant le point de départ semblait irrécupérable.

